
Les Éditions furtives
troisième trimestre 2008
22 cm., 331 p.
ISBN : 978-2-9810043-4-5
38 $
Les frais d'envois et de manutentions
sont inclus dans le prix de 38.00$
Le motard
Endos Au moment où je m’apprête à publier ce livre, les nouvelles régionales nous apprennent que le tueur à gages Coco Royer aurait été assassiné dans sa chambre de l'hôpital St-Luc où il tentait de se remettre des blessures encourues lors d'une spectaculaire tentative d'évasion très médiatisée. Ses complices, qui courent toujours, ont tenté de mettre fin aux jours d'un témoin important dans cette affaire. Ils ont aussi tenté d'intimider l'auteur de ces lignes afin que je ne raconte pas cette histoire. Eric Mercy |
Prologue Le centre du Québec a été ce matin le théâtre d’une fusillade sans pareille qui donnait des allures de far west au ranch où elle se déroulait. Les policiers, qui concluaient une enquête commencée trois ans plutôt, sont tombés sur la scène d’une tentative d’assassinat morbide, à laquelle ils ont mis une fin des plus spectaculaire. Les meurtriers s’apprêtaient à… Ainsi débutait le bulletin de nouvelles qui provenait de la station de radio locale d’Acton Vale, ce matin d’été brumeux qui avait permis à l’un des meurtriers de prendre la fuite après avoir vraisemblablement été blessé par les balles des policiers. L’enquête, qui avait-on appris portait sur les motards et le crime organisé, mettait fin à une opération undercover d’envergure impliquant trois corps policiers et un agent double appartenant à la police de Montréal qui avait réussi contre toute attente à grimper les échelons de la hiérarchie du club de motards le plus hermétique au monde. Eric Mercie plonge le lecteur dans le monde criminalisé des motards et de la mafia dès le début de ce livre, qui se veut part vérité et part fiction. Ses observations dans « le milieu » du crime organisé se traduisent par un compte rendu des plus crédible. En dévoilant assez pour vous intriguer et pas assez pour donner de matériel crédible aux flics, il vous entraîne dans ce monde où le silence est d’or mais où la parole devient précieuse. Les aventures qui suivent se passent alors que le son d’« un » Harley signifiait que tu devais te dépêcher de finir tes hot-dogs et ton Coke, si tu ne voulais pas devenir la proie des motards qui ne tarderaient pas à te prendre pour cible pour jouer aux méchants devant la galerie de vieux qui observeraient la scène d’un œil indifférent. Ils stationnaient leurs motos en ligne devant la pool room et paradaient dans leurs jeans noircis d’huile à moteur sale et leurs vestes de cuir noirs remplies de « pitons » chromés. Un coat jean coupé arborant un crest aux couleurs criardes recouvrait la veste de cuir pour finir le tout. Le crest était souvent aussi sale que le jean et prouvait que le gars s’était couché à côté de sa moto pour jouer au mécano au cours des différentes runs qu’ils essayaient tous de compléter avec leurs vieilles bécanes. Personne n’avait de moto neuve et les BSA, Norton et Triumph étaient parties intégrantes du club. Seuls quelques privilégiés avaient « un » Harley qui devenait souvent synonyme de coffre à outils. Un bon vieux chopper, voilà ce qui était in, en autant que ça sonnait comme « un Harley »… Ne vous méprenez pas, il existe encore plein de vrais motards, mais ils doivent se faire plutôt discrets dû au fait que cette société prétendument libre et tolérante se montre assez négative à leur endroit. Nous sommes maintenant dictés de vivre à la manière de nos dirigeants, qui ont pris le contrôle de nos vies. Il reste cependant bon nombres de rebelles et à ceux-là je dédie ce livre. Aux contestataires, aux écologistes, aux visionnaires, à tous ceux qui dérangent et qui font tourner les têtes, je dis bravo. Cette planète a besoin d’eux pour survivre.
Chapitre 1 Un sac à surprises Le compteur tournait comme au ralenti dans la tête de Richard. Cela faisait déjà vingt minutes qu’il attendait son client en face d’un vieil immeuble à appartements dans le quartier Côte-des-Neiges. Le grand nègre qui lui avait dit de l’attendre avait jasé tout au long de la course, qui avait débuté sur la rue St-Laurent, près de Ste-Catherine, à l’heure de la fermeture des clubs. « Calice que ça va mal ! pensa-t-il. Une vrai job de cul ! » Son beau-frère Jean-Paul lui avait dit qu’il allait faire la passe s’il prenait le shift de nuit sur son taxi. Son beau-frère venait d’acheter le permis de taxi qu’il convoitait depuis des années, mais qu’il avait dû atten-dre à cause des déréglementations tant attendues de la part du gouvernement de cul provincial qui niaisait sur le sujet depuis des lunes. Lui, en bel épais, l’avait écouté. Il n’avait jamais pensé que le beau-frère était hungry au point de lui faire faire la job sale à sa place pour pouvoir faire ses calices de paiements. — Bon ! Y est passé où le calvaire de nègre ? Ça va faire ! Il n’avait plus de patience. Et dire que le shift n’était pas rendu à moitié. Il n’avait pas l’habitude de laisser partir les clients sans payer, mais celui-ci lui avait laissé une belle montre en or, qui vaudrait bien sa course s’il ne se pointait pas. Il regarda la montre en rêvant. Qu’est-ce que ces maudits nègres-là pouvaient bien faire pour gagner du cash comme ça. « Probablement de la dope, pensa-t-il. Ces cons-là ont toutes les chances de leur côté. Toutes les belles femmes, le cash, les bijoux ! Maudit ! Pourquoi chu pas venu au monde noir ? J’aurais p’us de problèmes. » Il entendit la pétarade familière d’une Harley, qui le passa à fond de train. Il crut reconnaître les couleurs familières des Devil’s Choice sur le dos du motard, qui devait bien se taper du 60 milles à l’heure, en deuxième, ce qui avait pour effet de faire hurler ses straight pipes, dont le son se laissait amplifier par l’écho créé au milieu des immeubles à appartements, tous en hauteur. Il se laissa bercer par le son de la moto, qui passait en troisième vitesse en hurlant de plus belle. Pour lui, c’était comme une sérénade au milieu de la nuit. Il avait eu sa première moto à seize ans, une belle B.S.A. Royale 500 bleue et rouge 1965. Elle lui avait permis de s’accrocher aux traces des Devil’s, qui ne laissaient pas beaucoup de monde s’approcher d’eux, mais il s’était lié d’amitié avec un gars nommé Jacques, qui allait manger des hot dogs sur la main, dans le quartier du Red Light, et stationnait sa Triumph Bonneville 750 à côté de sa B.S.A. Jacques était mécano et travaillait pour un garage du coin. Il venait en fait du quartier Rosemont, tout comme Richard, ce qui était une demi-vérité puisque ses vraies origines à lui étaient de Lac-Bouchette, petite communauté au nord de La Tuque. La seule chose qui le différentiait vraiment était due au fait que Jacques faisait partie des Devil’s Choice. Jacques avait l’air d’un vrai motard comme on les voit souvent dans les films, le crâne complètement rasé, un énorme anneau en or pendant à son oreille gauche. Une légende urbaine disait que si l’anneau était à droite, le gars était pédé. Jacques n’aurait pas voulu que son image soit entachée d’une telle rumeur. Tout ce qui se rapportait à l’image, Jacques s’assurait de s’y conformer. Ses idoles, les motards américains, se chargeaient de lui dicter la marche à suivre à travers les nombreux magazines auxquels il était abonné depuis son enfance. La famille de Jacques était composée de plusieurs enfants, dont au moins quatre frères aînés, que Richard avait pu entrevoir de temps à autre lors de visites chez Jacques. Ils étaient devenus copains au fil des mois d’hiver, alors qu’il n’y avait rien de mieux à foutre que de rêver à la prochaine saison chaude, qui ne durerait guère plus longtemps que la dernière dans ce foutu pays de merde. Les frères du motard étaient un sujet de conversation presque tabou dans son quartier. Tout le monde qui en discutait le faisait à voix basse, car les qu’en-dira-t-on allaient bon train. Les deux plus vieux disaient revenir de Californie, mais tous les aînés du quartier savaient bien que les trois plus vieux avaient hérité chacun d’une sentence de prison de deux ans moins un jour pour avoir pris part à une bagarre mémorable à la taverne Papineau, au cours de laquelle un homme était décédé des suites de coups violents répétés à la tête qui lui auraient été servis alors qu’il gisait sur le sol sans défense. Aucun des aînés du coin ne tenait à publiciser un tel exploit de la part de leurs progénitures respectives, qui avaient participé à ce combat mortel pour l’un d’eux. Il était donc difficile pour quiconque n’était pas de l’une ou l’autre des familles impliquées de savoir de quoi il en retournait vraiment. La seule chose qui était certaine c’est que le seul à ne pas être allé en prison était celui des quatre qui, lui, était réellement parti pour la Californie alors que ses frères se morfondaient en dedans. La police l’avait cherché pendant un temps puis avait mis le dossier de côté quand les trois autres avaient plaidé coupable, écœurés d’attendre leur procès derrière les barreaux de la prison locale. C’était le seul des frères qui daignait d’ailleurs lui adresser la parole de temps à autre, lorsqu’il ne courait pas pour attraper son lunch, avant de partir pour son quart de travail à la « shop de bouteilles » de la Dome Glass, à la Pointe-Saint-Charles. Jacques était le seul qui ne travaillait pas à la « shop de bouteilles ». Ses frères avaient promis à leur mère que le cadet aurait un métier et ils s’étaient donc cotisés pour lui faire poursuivre ses études afin qu’il ait son secondaire trois, qui lui permettrait de suivre un cours de mécanicien, ce qui convenait à tout le monde puisque la famille au complet trempait de loin ou de proche dans le monde de la moto. Un bon mécano était toujours bienvenu. Ses souvenirs s’arrêtèrent de défiler lorsqu’il entendit une voix crier non loin de lui, croyait-il. — Man ! Man ! Aide-moi man ! Il vit le grand nègre qui s’approchait du taxi neuf de son beau-frère avec les deux mains portant ce qu’il prit pour un court instant pour un petit animal blessé. Il dut vite se rendre à l’évidence pour constater que ce que le grand transportait dans ses mains était plutôt ses propres intestins, qu’il tentait de retenir à l’intérieur de son ventre en marchant vers lui à toute allure. « Shit mon char ! » pensa-t-il en imaginant la tête de son beau-frère lorsqu’il verrait son siège neuf taché du sang du grand Noir, qui heureusement perdit connaissance avant de se rendre à l’auto pour s’étaler de tout son long sur le gazon, en avant de l’édifice. « Bon, calice ! Je call les beus, j’ai pas le choix ! » pensa-t-il. Il décrocha son micro pour appeler le dispatch en regardant autour de lui. Pas un chat en vue, merde ! Il lâcha le micro pour sortir rapidement de l’auto, se dirigeant vers le Noir, qui n’en menait pas large. « Je ne vais tout de même pas perdre le prix du voyage. » Une heure de perdue déjà et avec les beus, cela risquait de durer encore pour un bon bout. Il se pencha sur le Noir avec une grimace. « Ouach ! » Ça puait le calvaire et ce n’était pas joli à voir. « Mais calice ! Qu’est-ce qu’y a mangé c’te grand tabarnack-là ? Pouah ! » Il vit les grands yeux noirs virer sur eux-mêmes et devenir comme blanc luisant dans le noir, éclairés par la lueur de la lumière de rue, qui siégeait en haut du poteau de bois planté dans le gazon, près du trottoir. « Wow ! Y fera jamais des enfants forts » se surprit-il à penser en regardant le pauvre Nègre en train de prendre ses dernières bouffées d’air sur cette planète. Il valait mieux qu’il se paye avant l’arrivée des renforts. Il se pencha pour fouiller dans la poche droite du pantalon du mourant, qu’il pouvait deviner plus épaisse que la gauche. Il plongea sa main pour la ressortir, tenant une épaisse liasse de billets verts américains. « Bingo ! » Il jaugea la liasse d’un œil critique pour en prélever aussitôt quelques billets, qu’il remit aussitôt dans la poche du Noir, qui venait, semble-t-il, de pousser ce qui devait être son dernier soupir. Une forte odeur de merde et d’urine envahit l’air au même moment. Il jeta un regard rapide autour de lui et constata qu’il était toujours seul dans le silence de la rue Plamondon. Il empocha les billets verts et se pencha une autre fois sur son ex-passager pour mettre sa main dans la poche gauche du pantalon du mort, cette fois, et en ressortit un petit sac brun ainsi qu’un bout de papier griffonné à l’encre de Chine rouge. Il s’en empara rapidement tout en regardant autour de lui. « Rien ! Bravo ! » pensa-t-il. Il s’empressa de retourner à son taxi, qu’il était quand même content de n’avoir pas eu à nettoyer à cause du Nègre. « Mon beau-frère serait fier de moi, mais il n’en saura jamais rien », se dit-il en lui-même. Il comptait bien garder l’épisode pour lui seul. Sauf que maintenant, il devait filer avant que la loi de la moyenne ne joue contre lui et fasse soudain apparaître un con de citoyen qui dirait aux flics avoir vu un taxi sur les lieux ! Il n’avait rien à se reprocher, le gars était déjà mort. Ce n’était pas lui qui l’avait poignardé après tout. Il sauta derrière le volant, plutôt que de s’y glisser, et embraya le moteur, qui n’avait jamais cessé de tourner. Il regarda dans ses rétroviseurs avant de quitter pour s’assurer qu’il était toujours seul et poussa la « pédale à gaz » à fond pour décoller dans un crissement de pneus, qui n’avait rien de discret à offrir, se disait-il en maudissant ces satanés moteurs 455, 4 barils, que G.M. mettait dans ses Buick Wild Cat. « Dieu ait son âme ! » pria-t-il en se disant qu’il devait tout de même faire une petite prière pour le pauvre con qu’il venait de laisser derrière lui. « La vie est drôle. Une minute tu es noir, plein de fric, les femmes s’entretuent pour te sauter sur le big bamboo. Tu festoies jusqu’aux petites heures du matin en fumant de l’herbe et en sniffant des montagnes de poudre magique, et puis soudain tu expires dans le parterre d’un bloc minable, dans un quartier minable de cette putain de ville minable, alors qu’un chauffeur de taxi chanceux se fait la malle avec ton fric en se marrant de ta guigne. « Merci mon Dieu ! Amen ! » dit tout haut Richard. Il enfila le boulevard Décarie, qu’il avait atteint en un temps record grâce au trafic fluide des quelques autos qui subsistait encore à cette heure matinale. Le chaud soleil d’été commençait déjà à montrer le bout de son nez. « Quelle belle journée qui commence ! » pensa-t-il en tâtant le « motton » d’argent à travers la poche de sa chemise en jeans délavée. Machinalement il avait passé la montre en or à son poignet dénudé. Il avait perdu l’habitude de porter une montre depuis longtemps. « Un motard, ça regarde pas l’heure », se dit-il. Mais pour une montre comme celle-là, il ferait exception jusqu’à ce qu’il la vende à son beau-frère, probablement, sans lui dire d’où elle venait bien entendu. Il jeta un regard vers le petit sac brun, qu’il avait déposé sur le siège à ses côtés. Peut-être que le sac lui réservait une autre bonne surprise. Il le saurait bien assez tôt. Il venait d’enfiler la rue de l’Église, à Ville-Émard. Il ne savait pas pourquoi il avait pris cette sortie en particulier. Sa tête était ailleurs. Il réalisa tout à coup qu’il s’était stationné machinalement face au Lucky Duce, le seul endroit où il pouvait encore prendre un verre à cette heure matinale. Il avait l’habitude de diriger ses clients en mal de sensations fortes vers ce bar after hour, qui subsistait après des décennies dans ce quartier mal famé où l’arrière des bars longeait la voie surélevée qui menait au pont Champlain. Plusieurs règlements de comptes avaient eu lieu dans ce quartier, qui était en constant état d’ébullition dû au fait que deux bandes rivales de gangsters s’y affrontaient en permanence. Les membres des deux clans se rendaient boire dans ce trou à rat presque tous les soirs, et rares étaient les nuits où la confrontation n’était pas de mise. Il se demandait encore pourquoi il se retrouvait maintenant à la porte du bouiboui, qui, à cette heure matinale, était encore bondé de monde. La porte s’ouvrit après qu’il eut appuyé sur la sonnette impérieusement sans s’en rendre compte, perdu qu’il était dans ses pensées, à la recherche d’indices qu’il aurait pu laisser derrière lui sur la rue Plamondon. Il fut accueilli par l’énorme portier sympathique, contrairement à la coutume, ceci dû au fait qu’il était originaire d’un petit coin perdu du Lac-Saint-Jean, où tout le monde était de la famille. Après la fermeture de la dernière scierie de son patelin, le bûcheron format géant était monté à Montréal pour se recycler en portier dans les boîtes de nuit. Malheureusement pour lui, il n’était pas le seul à avoir eu cette idée et il avait dû se résoudre à venir se taper la porte du Lucky Duce trois soirs par semaine afin de joindre les deux bouts. ─ Salut Rick, lança l’homme, qui se nommait Olivier. ─ Salut Oly, répondit-il distraitement tout en plaçant un billet de deux dollars dans l’énorme paluche qui bloquait gentiment mais fermement l’accès à l’espace enfumé, qui grouillait de fêtards nocturnes éméchés tous plus mal engueulés les uns que les autres. Le bonhomme regarda la couleur du billet avant de l’empocher prestement et le laissa passer pour ensuite retourner à sa conversation avec une pute en manque de poudre qui cherchait à convaincre le gentil géant de lui prêter vingt dollars pour se procurer un « p’tit quart ». Richard se dirigea vers le bar où il commanda une bière à Jackie, la barmaid rousse, qu’il connaissait bien pour l’avoir courtisée à plusieurs reprises sans succès. Il n’était pas le seul à avoir séché sur celle-là. Tous les hommes du quartier devaient s’être essayés à un moment où un autre depuis les dix ans qu’elle était là. Son mari infidèle venait la cueillir tous les matins à huit heures, lorsque son shift se terminait. Tout le monde savait qu’il la trompait, mais personne n’osait le lui dire. Il était honni de tout le monde « pègreux » qui composait la clientèle. Certains avançaient même qu’il était un informateur de la police, car il était souvent vu à jaser avec les « bleus », qui patrouillaient le quartier avec diligence mais sans jamais s’aventurer pour rien dans le after hour, qui faisait figure d’institution dans ce coin pauvre et asocial de la ville. Elle déposa une Molson devant lui avec un petit verre à fort comme il avait coutume d’utiliser depuis aussi loin qu’il pouvait se remémorer. ─ Salut mon beau, lui dit-elle avec son sourire légendaire. Comment va la famille ? demanda-t-elle en faisant allusion à sa sœur unique que Jackie connaissait bien. ─ Euh ! Ça va, répondit-il toujours distraitement. Elle tourna aussitôt les talons pour courir servir un autre client sans attendre sa réponse. Il regarda autour de lui en plissant les yeux pour essayer de mieux distinguer les clients éparpillés un peu partout dans le bar. Toujours la même gang pensa-t-il en remarquant toutefois la présence de Coco Royer, un des caïds locaux, qui ne sortait généralement pas dans les autres débits de boisson que les siens propres, c’est à dire ceux dont il détenait des parts et où il faisait ses affaires de prêteur sur gages. Sa clientèle était composée de travailleurs de la Pointe-Saint-Charles, qui étalait une série d’usines sur toute la longueur de la Saint-Patrick, à partir de la rue de l’Église jusqu'à la rue Bridge, où le pont Victoria laissait pénétrer les banlieusards sur l’île de Montréal. Coco le salua discrètement. Ils se connaissaient à peine, mais sa réputation de gars correct le servait dans presque toutes les sphères sociales qu’il choisissait de visiter de temps à autre. Le petit mafioso s’approvision-nait en stupéfiants auprès de ses amis les Devil’s Choice. Il l’avait entrevu quelques fois au local, alors qu’il faisait ajuster son carburateur de moto par Jacques. Il voyageait toujours avec un énorme gorille du nom de Gilles, que les gens avaient surnommé « Chapeau », dû au fait qu’il portait toujours un chapeau depuis qu’il était tout jeune, pour cacher sa calvitie avancée. Celle-ci était une maladie congénitale héritée de sa mère, qui était presque chauve elle aussi, au grand dam du bonhomme Maheu, son père adoptif qui, lui, avait tous ses cheveux. Effectivement il découvrit la présence de « Chapeau » quelques tables plus loin, en train de cruiser une grosse Haïtienne, qui semblait perdue dans ce décor presque exclusivement réservé au gens du quartier où la race blanche était prédominante. « Coco serait peut-être un bon client pour ce que je vais découvrir dans le sac », pensa-t-il brièvement en calant sa bière froide, qu’il venait de verser dans son petit verre à fort. Il décida de se rendre aux toilettes des hommes pour découvrir ce que cachait le sac. Il laissa sa consommation sur le comptoir du bar pour se frayer un chemin jusqu’au bout du couloir qui aboutissait à la salle de bain de cet ancien logis transformé en bar clandestin. Il y pénétra et ferma la porte derrière lui en prenant soin de la verrouiller pour être sûr de ne pas se faire déranger. Il s’installa sur le bol de toilette après avoir refermé le couvercle et ouvrit le sac pour trouver ce à quoi il s’était attendu partiellement, soit une poudre à forte odeur d’acétone, un produit qui servait dans le processus de fabrication de la cocaïne. Cependant, à sa grande surprise, la poudre, qui aurait normalement dû être blanche, était d’un brun foncé, genre couleur cacao, qui aurait plutôt donné le goût de boire du lait que de tripper jusqu’aux petites heures du matin. Il renifla l’intérieur du sac deux ou trois fois pour essayer de deviner ce que cette merde pouvait bien être sans en venir à une conclusion quelconque. Il n’osait pas goûter à cette merde, de peur que ce soit un hallucinogène ou autre chose de ce genre, qui lui enlèverait ses facultés de conduire et de continuer sa petite enquête sur le produit en question. Il aimait encore faire un bon trip de temps à autre, mais ce matin-là n’était pas de circonstance. « Mais qu’est-ce que c’est que cette chiasse ? » pensa-t-il avant de refermer le sac pour l’empocher et sortir de la toilette, qu’une pute réclamait à corps et à cris, ayant « bûché » dans la porte deux minutes auparavant, avant qu’il ne lui laisse le champ libre pour qu’elle aille « sniffer sa ligne ». Il décida de partir sans finir sa bière. Il salua Jackie en passant et sortit rapidement du bar aussi discrètement qu’il était entré. La lumière du matin contrastait avec la noirceur du trou à rat. Le soleil aveuglant à cette heure matinale lui réchauffa la couenne et le rendit de bonne humeur. Il fit crisser ses pneus en démarrant en avant du bar et regarda derrière lui pour s’assurer qu’il n’y avait pas de flic sur la rue. Il se traita d’idiot en pensant que le temps serait mal choisi pour se faire remarquer, avec ce petit sac de poudre en sa possession. Même s’il ne connaissait pas exactement le contenu du sac, il savait fort bien que ce n’était pas du cacao et il aimait mieux ne pas apprendre de la bouche des flics la nature exacte du produit en question. Il décida de rentrer à la maison pour prendre quelques heures de sommeil avant de se rendre chez son beau-frère pour lui rendre sa bagnole, afin de lui permettre de prendre son quart de travail de jour. Il tourna au bout de la rue de l’Église pour s’engager sur Saint-Patrick, direction Ouest, jusqu'à ce qu’il atteigne Angrignon, où il tourna à gauche pour se rendre jusqu’à La Vérendrye. Il admira le paysage du parc Angrignon au passage, se désolant de voir que les clôtures de fer forgé noires s’effritaient littéralement sous l’effet pervers de la rouille causée par le calcium que la ville de Montréal épandait par milliers de tonnes tous les hivers. « Ces cons n’ont pas encore compris », pensait-il. Les gens voyaient leurs autos neuves réduites en tas de ferrailles en quelques années à cause de l’usage du gros sel, qui, mélangé à la neige et à la glace, formait un mélange corrosif explosif pour tout métal qui y était exposé durant la période hivernale. Il trouvait les Albertains géniaux. Ils ne se servaient que du sable et protégeaient de cette façon toutes leurs infrastructures urbaines ainsi que le patrimoine économique de leurs concitoyens, et du même coup, leurs véhicules. Quelques bourgeois québécois devaient sûrement posséder une mine de cette merde de calcium quelque part dans la province et profitaient des influences politiques de leurs amis d’enfance. « C’est ainsi que les choses se passent dans la vie, constata-t-il amèrement. Aussi bien en profiter au maximum pour les enculer ces foutus capitalistes de merde ! » Ouais ! Il se sentait « à pic » ce matin-là. Mieux valait qu’il garde sa langue dans sa poche avec son beau-frère, sinon ce serait la guerre entre eux avant la fin de la journée et le taxi resterait dans la cour ce soir. Bien qu’avec ce petit pactole qu’il avait maintenant en poche, il pouvait se permettre un petit écart de conduite qui mènerait à quelques jours de suspension, aussi bien dire de vacances payées. Il tourna à gauche sur La Vérendrye et enfila la première ruelle à sa gauche pour se retrouver derrière le complexe de logements à prix modique où il habitait. Il stationna à son endroit habituel, juste derrière sa vieille Harley, qui commençait à rouiller elle aussi, remarqua-t-il soudainement. Il n’y avait pas prêté attention auparavant, se comptant seulement chanceux d’en posséder une. Le magot dans sa poche gauche semblait parti pour changer bien des choses tout à coup. « Il vaudrait mieux être prudent, se promit-il. Je ne sais pas encore combien j’ai reçu pour ma course », pensa-t-il le plus sérieusement du monde. Dix minutes plus tard, il ronflait comme un loir, rêvant à un grand Noir qui transportait un petit chien dans le creux de ses bras, le pourchassant inlassablement en criant au secours. |